Les Maîtres de la West Coast : Shorty Rogers

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Musicien hors pair (trompette, bugle) mais aussi arrangeur, compositeur (notamment de musique de films) ou encore chef d’orchestre, Shorty Rogers est un des pionniers du jazz West Coast et l’un de ses plus éminents représentants. Il connaît, entre 1945 et 1961, une carrière extrêmement riche en enregistrements et on le retrouve sur la plupart des labels (Contemporary, Pacific Jazz, Capitol, RCA, Atlantic, Prestige) ainsi que dans les clubs légendaires de Los Angeles.
Les débuts sur Capitol
Shorty Rogers, de son vrai nom Milton M. Rajonsky, naît en 1924 à Great Barrington dans l’état du Massachussetts. Il démarre dans l’orchestre de Woody Herman, accompagne Terry Gibbs puis passe chez Kenton où ses talents d’arrangeur et de trompettiste vont vite le faire remarquer sur la côte ouest. Il sera quasiment de tous les projets du jazz West Coast. Son premier enregistrement pour la firme Capitol est déjà révélateur du son californien par le titre, le choix des instruments et les thèmes choisis. S’inspirant du nonette de Miles Davis Birth of the Cool, Modern Sounds, enregistré en octobre 1951, est un petit bijou à posséder absolument. Avec Art Pepper (magistral sur Over the Rainbow), John Graas, Gene Englund, Don Bagley, Hampton Hawes, Jimmy Giuffre, Shelly Manne, ce disque lance véritablement le jazz West Coast !

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Déjà sur ce label mais avec un orchestre légèrement différent, Shorty avait accompagné en 1949 la chanteuse June Christy avec en plus d’Art Pepper, Bud Shank, Bob Cooper et Bob Cioga aux saxes. Il rejoint alors le Lighthouse All Stars, enregistre également avec Shelly Manne puis part chez RCA, cette grande firme qui a pris en marche le succès du jazz californien.

La période RCA
Au Lightouse, Shorty Rogers et Jimmy Giuffre s’amusaient à jouer de temps en temps du « rhythm and blues rock » alors naissant aux Etats-Unis. Leur premier disque sur RCA sous le pseudonyme de Boots Brown and his Blockbusters est d’ailleurs un pastiche de ce genre de musique ! Le premier 25cms de jazz intitulé tout simplement Shorty Rogers & his Giants contient les enregistrements du tentette de janvier 53. Ce superbe disque dans la mouvance du Capitol donne à entendre un orchestre swinguant et joyeux sur des thèmes entraînants et captivants. Une parfaite réussite ! Deux mois plus tard, c’est en « big band » que Shorty enregistre Cool and Crazy qui est un des fleurons de sa discographie et aussi un des meilleurs LP du jazz West Coast. C’est Shorty lui-même qui a écrit les thèmes et signé les arrangements : rien n’est à jeter, le disque est magnifique (pour moi, le plus beau disque de big band de cette époque).

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On le retrouve ensuite avec le Lighthouse, avec John Graas puis il s’attaque à la musique de films jusqu’alors réservée aux orchestres classiques. C’est avec The Wild One (« L’Equipée sauvage » avec Marlon Brando et Lee Marvin) sur une musique de Leith Stevens qu’il commence sa carrière. Collant parfaitement à cette histoire moderne de motards aux blousons noirs qui sèment la violence dans une petite ville tranquille, la musique est très belle, en particulier Blues for Brando et son superbe solo de Bill Perkins. On l’entend ensuite chez  Teddy Charles avec notamment Jimmy Giuffre, puis chez Pete Rugolo. Début 54, Shorty rend un superbe hommage à son mentor Count Basie avec le disque Courts the Count. Harry Edison, vétéran du Count, est de la partie. Le disque est très réussi et rivalise avec le meilleur de Basie. Puis il enregistre avec Shelly Manne puis Bud Shank sur Nocturne (superbe disque réédité par Mosaic et aussi par Fresh Sound Records dans un magnifique coffret 3 CDs richement documenté).

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Mi 54, il enregistre Collaboration avec André Previn, bon disque certes mais un cran en dessous de sa production habituelle. Puis il cosigne le LP Voodoo Suite avec Perez Prado, un disque intéressant car Shorty a toujours aimé et utilisé les rythmes sud-américains mais anecdotique par rapport au jazz West Coast. En septembre 54, sous le nom « Shorty Rogers and his Augmented Giants », il grave la moitié d’un LP (l’autre est assurée par Al Cohn) intitulé East Coast-West Coast Scene. Lennie Niehaus, Zoot Sims, Bud Shank et Jimmy Giuffre sont les souffleurs et ils montrent que le son West Coast ne doit rien à l’East Coast.

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Les sessions Atlantic
Shorty Rogers rejoint en 1955 les frères Ertegun qui veulent un catalogue plus « jazz moderne ». Lui et Jimmy Giuffre sortent de l’aventure des All Stars du Lighthouse d’Howard Rumsey. Avec Pete Jolly, Curtis Counce et le grand Shelly Manne, ils vont dérouler un jazz frais, swinguant et mélodique au club Zardi’s à Los Angeles, Hollywood Boulevard. Le premier LP The Swinging Mr Rogers (Atlantic 1212) est un régal, Jimmy Giuffre se partage entre le ténor, le baryton et la clarinette, Shorty à la trompette bouchée a un son très clair qui se marie très bien avec celui de Giuffre. Contrepoints et chants magiques, tout à fait dans le ton du jazz qui s’écoute à Los Angeles.

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Dans ce disque, Shorty Rogers titre deux de ses compositions en référence aux martiens : Martians Go Home et Michele’s Meditation.

En octobre, puis en novembre et décembre, Shorty et Jimmy retournent dans les studios Atlantic avec cette fois-ci Lou Levy et Ralph Pena en quintet, pour enregistrer un deuxième album intitulé Martians, Come Back. Shorty ne manque pas d’imagination et verse dans la science-fiction (Chant of the Cosmos, Astral Alley, Planetarium et la composition Martians, Come Back qui donne le titre à l’album). Son goût pour la musique du Count l’amène à demander à Harry Edison de l’accompagner une fois de plus avec d’autres westcoasters (Bud Shank, John Graas et Bob Enevoldsen entre autres). C’est une parfaite réussite, le disque s’écoute avec beaucoup de plaisir, la technique est parfaite, le swing bien présent et les alliages sonores toujours aussi délicieux. La pochette de ce deuxième album est dans le ton SF : les martiens sont de retour !

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Shorty Rogers s’était il inspiré du livre de Fredric Brown ? A voir mais les références sont assez explicites.

Lors de ces deux sessions, des groupes à géométrie variable se forment et enregistrent ce qui sera le troisième album de Shorty sur Atlantic : Way Up There.

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Les frères Candoli, Harry Edison (bien sûr) et Barney Kessel sont de la partie. L’album est très réussi et la pochette de William Claxton est superbe (Shorty est dans un arbre, dans la cabane de son fils). Durant ces sessions, tous les morceaux enregistrés ne seront pas sur les LPs de l’époque. Il faudra attendre 1980 et nos amis anglais de la firme Atlantic pour les écouter sur un album totalement inédit et toujours lié à la SF : Martians Stay Home. Cet album et aussi bon que les trois sortis dans les années 50 et n’a pas du tout vieilli. Le petit Shorty et ses géants (Jimmy Giuffre, Lou Levy, Pete Jolly, Ralph Pena et Curtis Counce) forment un quintet swinguant et musical. Un ultime disque inédit sera sorti par la même filiale anglaise d’Atlantic : Clickin’ with Clax (en hommage au photographe William Claxton). Sont réunis dans le studio Shorty Rogers, Jimmy Giuffre, Bud Shank, Bill Holman et Herb Geller avec l’aide de Lou Levy, Ralph Pena et Shelly Manne. Ce superbe disque à la « Brothers », qui sera un succès en Europe, embarque des thèmes originaux et une section de saxophones de grande classe qui n’a rien à envier aux « Frères de Woody Herman » !

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Retour à RCA
Courant 56, retour chez RCA pour un premier LP, Wherever the Five Winds Blow, en quintet toujours avec Giuffre, Lou Levy, Ralph Pena et Larry Bunker aux drums. Le disque est en dessous des sessions Atlantic mais la musique est toujours aussi swinguante. La photo de la pochette prise par Claxton est très belle cependant les notes à l’arrière sur les différents vents ont peu de rapport avec la musique.

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Puis, Shorty enregistre une suite de disques en big band, d’abord quatre plages pour compléter le 25cms du Cool and Crazy et en faire un 30cms sous le titre The Big Shorty Rogers Express. Nous sommes alors en juin 1956. De 1957 à 1961, il va enregistrer huit albums en big band entrecoupés par un enregistrement en sextette avec Bill Holman sur la partition de la comédie musicale Gigi et un nouvel enregistrement moins intéressant de musique sud américaine.

Se suivent :
Plays Richard Rodgers (début 57)
Portrait of Shorty (mi 57)
Chances are it Swings (fin 58)
The Wizard of Oz and Other Harold Arlen Songs (début 59)
Meets Tarzan (60)
The Swinging Nutcracker (mi 60)
An Invisible Orchard (61) : une suite qui encore allusion à la SF. Cet album ne sortira qu’en 1995 grâce à l’opiniâtreté de Jordi Pujol.

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Tous ces albums sont un condensé de jazz West Coast avec les plus grands noms de la côte ouest. Ils sont tous très intéressants et donnent toute la mesure du talent de Shorty Rogers. Ces disques sont indispensables pout tout amateur de jazz californien.

Il y aura encore quelques disques, mais depuis quelques années, le hard-bop a pris la place du West Coast jazz chez les amateurs. C’est dans les années 80 que ce jazz reviendra à la mode avec de nombreuses rééditions européennes et japonaises mais aussi le retour des vétérans westcoasters sur les scènes américaines, japonaises ou françaises. Shorty Rogers enregistrera au Japon avec ses Géants quelques galettes « revival » mais percutantes et surtout réjouissantes.

Le jazz West Coast n’était pas ce jazz conventionnel, lourd et sans âme tel que décrié par certains critiques et autres malentendants. Ecoutez ces disques, plongez votre tête et votre cœur dans ce jazz californien ensoleillé mais tellement bouleversant.

On peut trouver ces disques chez les japonais, une partie chez Fresh Sound Records (merci Jordi Pujol), chez les soldeurs. Une partie a également fait l’objet d’un coffret Mosaic malheureusement épuisé et cher en occasion. Bonne recherche, elle en vaut la peine !

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