The Upsetters / 14 Dub Blackboard Jungle

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La Jamaïque est le berceau de nombreux courants musicaux. Le ska, tout d’abord, apparut alors que l’île prenait son indépendance, suivi par le rocksteady puis le reggae, qui deviendra la musique des opprimés du monde entier. Les deejays jamaïcains, dont le toasting sera à l’origine de l’émergence du rap aux Etats-Unis, prirent de plus en plus d’importance et, en lien direct avec cette pratique, la musique jamaïcaine la plus expérimentale, le dub, commença à se distinguer.
La musique dub est un courant musical originaire de Jamaïque qui trouve ses racines dans ce qu’on appelle les versions (que l’on retrouvait souvent en face B des singles), ces chansons auxquelles on retirait la partie vocale pour se concentrer uniquement sur la partie rythmique (la batterie et la basse, « drum and bass »). Au début des années 1970, le rythme très rapide (issu du ska) ralentissait progressivement jusqu’à donner cette cadence typique du reggae tel qu’on le connaît aujourd’hui. Ce rythme plus lent offrit aux deejays plus d’espace et de liberté pour s’exprimer et, devant la demande grandissante des sound systems en versions, certains innovateurs commencèrent à se lancer sérieusement dans des expérimentations musicales qui donneront bientôt naissance au dub. En effet, le dub se distingue des versions instrumentales par l’utilisation de nombreux effets tels que l’écho, la réverbération ou encore le sampling. Il ne s’agissait plus seulement de retirer la partie vocale, mais bel et bien d’un style particulier et travaillé. Parmi ces pionniers, il y a bien sûr King Tubby qui développa un son impressionnant et terriblement novateur à Waterhouse, aux côtés notamment de Bunny Lee, Keith Hudson ou Glen Brown. Au sein de ces grands innovateurs, on trouve également le génial Lee « Scratch » Perry.

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Lee « Scratch » Perry posant à côté d’un dessin d’Hailé Selassié. Photo de Keith Morrison.

En 1971, peu après que les Wailers aient quitté l’écurie de Lee Perry, celui-ci décide de marquer la rupture en sortant Soul Revolution II, un album de versions du LP Soul Revolution, dénuées des voix des Wailers. L’année suivante, les versions produites par Lee Perry seront de plus en plus orientées dub avec l’utilisation de plus en plus importante d’effets et de samples, se distinguant des traditionnels instrumentaux. 1973 sera une année charnière avec l’apparition des premiers albums intégralement dédiés à ce genre musical naissant.

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Nombreux sont ceux qui prétendent avoir sorti le tout premier album dub avant qui que ce soit, mais selon de nombreuses sources, il semblerait que l’Aquarius Dub d’Herman Chin-Loy (mixé au studio Dynamics par Carlton Lee) soit véritablement le premier de tous. Herman Chin-Loy affirme qu’il avait produit cet album suite à une forte demande de dub plates des sound-sytems, indispensables aux deejays qui étaient de plus en plus importants. Le légendaire Sir Coxsone Dodd lui-même confirmait cette version, bien qu’il prétendait que l’idée venait d’eux (Studio One) car leur sound system jouait beaucoup de dub à cette époque. Parmi les premiers albums de dub, on retiendra The Message Dubwise de Prince Buster (également mixé par Carlton Lee au studio Dynamics) qui est sorti de manière assez confidentielle sur le label Fab (Melodisc) au Royaume-Uni. A la même période, il y aussi l’album Java Java Java Java produit par Clive Chin avec Errol Thompson en ingénieur du son et enregistré au studio Randy’s (à ne pas confondre avec l’album Java Java Dub sorti lui aussi sur le label Impact! et qui est pour sa part une compilation). On peut également citer le Dub Serial de Joe Gibbs, avec encore une fois Errol Thompson au mixage, et aussi l’album This Is Augustus Pablo, le premier LP entièrement instrumental. Mais ces albums sont finalement plus des sélections d’instrumentaux que de véritables versions dub. Sortant un peu du lot, il y a donc le 14 Dub Blackboard Jungle des Upsetters, aussi connu sous le nom Blackboard Jungle Dub. Cet album, sorti durant l’été 1973, a été pressé à seulement 300 exemplaire, le dub n’étant alors pas encore un style répandu. Sorti un peu plus tard (en 1974), on peut aussi évoquer Keith Hudson et son Pick A Dub, considéré comme le premier album dub thématique.

Le LP original, 14 Dub Blackboard Jungle, est une vraie référence et offre de nombreux riddims très modernes pour l’époque. Le Black Panta d’ouverture est une fabuleuse version dub du morceau Bucky Skank, les overdubs de flûte et de cuivres sont tout simplement magiques. La version Panta Rock qui suit est un mix un peu plus rapide donnant la part belle au trombone de Ron Wilson. On retiendra aussi le magnifique Khasha Macka, une version remaniée du Hot Tip de Prince Django (qui est lui-même une version de la chanson Words des Gatherers). Elephant Rock revisite le morceau You Can Run des Hurricanes, dans un style purement « drum and bass ». On reconnaîtra évidemment le classique A Place Called Africa de Junior Byles sur African Skank, avec ses salves de guitare et de piano, qu’on retrouve également sur le morceau suivant, Dreamland Skank. La première face se termine avec Jungle Jim, une version du Black Man’s Time de Neville Grant. L’autre face commence avec Drum Rock, une excellente version du riddim Fever. On sent bien ici la différence entre dub et instrumental, avec l’utilisation de nombreux effets comme l’écho ou ces hurlements de sirène (la voix de Lee Perry lui-même en fait). Dub Organiser rend hommage à l’incontournable King Tubby, créateur du dub. Le classique To Be A Lover de Shenley Duffus est ici présenté dans une sympathique version drum and bass, intitulée Lovers Skank. Même traitement pour le morceau suivant, Moving Skank, une version du classique Keep On Moving des Wailers (qui est lui-même une version de la chanson I Gotta Keep On Movin’ des Impressions, écrite par Curtis Mayfield). Apeman Skank est une version inspirée du Caveman Skank (présent sur l’album Cloak & Dagger, sorti en 1973), qui met encore une fois l’accent sur la basse et la batterie. Le morceau suivant, Jungle Skank, est une refonte de Water Pump, dont Lee Perry a retiré la partie vocale, libérant ainsi toute la puissance de la ligne de basse. L’album se termine avec Kaya Skank, une version du titre Kaya des Wailers. L’album a été intégralement mixé au studio Tubby’s, mais Scratch lui-même affirme que l’implication de King Tubby était minime, voire inexistante.

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A l’origine, le LP 14 Dub Blackboard Jungle fut pressé à seulement 300 exemplaires sur le label Upsetter. L’album ressortit en 1981 sous le nom Blackboard Jungle Dub, toujours sur le label Upsetter en Jamaïque et sur le label Clocktower aux Etats-Unis. Mais cette version ne contient que 12 morceaux contre 14 sur l’original, et le mix ainsi que la tracklist sont différents. En 2004, l’album original a été réédité sous son nom d’origine sur le label Auralux.

Difficile de définir quel est véritablement le premier album de dub, mais ce Blackboard Jungle Dub figure sans aucun doute parmi les meilleurs prétendants au titre, et Lee Perry, avec cet album, aura largement contribué à l’essor et à la démocratisation de ce genre musical. Ce LP reste un chef d’œuvre, ultra novateur pour son époque, qui donne un excellent aperçu du talent de Lee Perry et de ce son original, moderne et particulièrement reconnaissable qui deviendra par la suite la marque de fabrique du légendaire studio Black Ark.

A lire : People Funny Boy – The Genius Of Lee « Scratch » Perry de David Katz
Liens : La page Facebook officielle de Lee « Scratch » Perry

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4 Comments

  • Martin T dit :

    Merci pour cet article. Cet album est un monument de la musique du XXeme siècle.

  • Alhazdread dit :

    Clairement un de mes albums préférés… L’intérêt avec Lee Perry, c’est qu’il y a toujours quelque chose à découvrir, une petite voix là bas dans le fond, etc. Et cet album est plein de ce genre de surprise…

    Et en parlant de surprise, j’ai acheté dernièrement la compil Dubstrumentals (pour 7€) et il y a là dessus Musical Bones, un instrumental de Vin Gordon enregistré au Black Ark et c’est une tuerie… Après toutes ces années, encore des pépites à découvrir….

    • dosadi666 dit :

      Le Musical Bones a l’air cool en effet je connaissais pas, je viens d’en écouter une partie sur youtube. L’album Kung Fu Meets The Dragon je l’ai, et le morceau Kung Fu Man (Linval Thompson) est excellent !

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